Les Vieilles (pierres) (3)

Babines dégoulinantes et prunelle rigolarde, le chien la rattrape et aussitôt la dépasse. Elle crie « Halte ! » et l’animal s’immobilise ; elle ordonne « Couché ! » et il s’exécute ; elle s’éloigne de plusieurs mètres avant de claquer des doigts une fois et, instantanément, il arrive à sa hauteur. Elle éclate de rire et, ravi de lui avoir fait plaisir, il se rue sur elle, la débarbouille (toutes choses interdites ABSOLUMENT par les spécialistes de l’éducation canine) et disparaît illico sous le couvert des lauriers-tin. Elle rit parce qu’elle sait que cette docilité digne d’une bête à concours a pour seul but leur amusement mutuel. Si quelque chose survient, n’importe quoi de plus intéressant pour lui, il la plantera et elle pourra bien s’époumoner sans qu’il daigne le moindre regard en arrière. Six mois plus tôt ce manque flagrant d’autorité chez elle la démoralisait, aujourd’hui elle s’en moque, il connaît la colline mieux qu’elle et il rentrera. Avec elle ou plus tard.

La nature n’avait pas été dévastée ‘à tout jamais’. Derrière la ruine, une pinède s’est reformée dont le sous-bois est inextricable d’autant que la salsepareille, la garance voyageuse et les asperges sauvages s’emberlificotent dans les buissons et les rendent solidaires les uns des autres. Au-delà, la pente s’accentue puis le sentier s’étrécit entre des massifs de romarins échevelés et de lentisque à l’odeur poivrée.

Deux kilomètres plus loin, d’autres lilas les remplacent dont un blanc double, superbe, au centre d’un réduit embroussaillé. La première fois qu’elle a remarqué les lourdes grappes qui émergeaient au-dessus du reste de la végétation, elle ne les a plus quittées des yeux et a enjambé branchages vivants et morts et ronces (bien vivantes, les garces !) et ne s’est  arrêtée qu’une fois les fleurs à portée de main et de sécateur. Au moment de faire le dernier pas, elle a baissé la tête par hasard et découvert une puits étroit et profond qui béait à ses pieds. Pendant quelques secondes elle n’a plus eu chaud du tout. Mais elle a quand même réussi à se faire un très beau bouquet ce jour-là.

Ici, le terrain a été cultivé. Avec détermination et enthousiasme, semble-t-il. D’ailleurs elle se souvient vaguement d’un verger dans lequel ils se sont une fois égaillés, pire qu’une volée de moineaux, et qui leur avait paru fabuleux à cause d’un abricotier chargé de fruits parmi les traditionnels figuiers et amandiers. Elle devait avoir dans les huit ans et s’était goinfrée comme les autres, en martyrisant les branches avec autant d’enthousiasme brutal. Au début, ils avaient bien joué à se faire peur : « Et si le fermier sort avec son fusil ! », mais cela n’avait pas duré. La maison n’avait rien d’une ferme. Ce n’était qu’un modeste cabanon et il était fermé ; mais pas comme une maison dont les propriétaires, absents pour l’instant, reviendront ouvrir les volets. Elle les avait rencontrés, une fois, l’année précédente. La bande avait suivi un sentier inconnu qui les avait conduits tout droit sur une terrasse où deux vieux les avaient accueillis avec le sourire, pas plus surpris que ça de voir débouler une demi-douzaine de gosses dépenaillés. Elle avait oublié à quoi ils ressemblaient et à quoi ils étaient occupés. Peut-être à rien d’autre qu’à profiter du semblantPorte dans un mur en pierres de fraîcheur qui commençait à s’installer sur leur terrasse ? Pourtant elle revoyait un gros tas de haricots rouges, de ceux qu’on utilise dans la soupe au pistou. La mémé avait interrompu son écossage et offert à boire. Pour une fois, ses copains s’étaient montrés presque timides et, quand elle avait dit « Merci, Madame » pour le verre de limonade, ils avaient tous répété et la vieille s’était exclamée : « Bien braves ! ».

Aujourd’hui, seule cette terrasse garde encore ‘figure humaine’. Le toit du cabanon a cédé, écrasé les cloisons intérieures et il y a bien longtemps que portes, volets et fenêtres ont disparu. Mais deux vignes s’obstinent sur la terrasse et celle qu’elle a un peu taillée offre deux tiges bien vertes aux feuilles minuscules et encore duveteuses… Elle hésite un peu, ce qui agace le chien : cueillir du lilas et rentrer ou poursuivre jusqu’au Fort ? Il fait délicieux. Le chien s’élance et elle le suit.

 

                                   Les vieilles

 

« J’irai plus tard. Qu’est-ce que ça change une pierre à évier en moins quand il n’y a plus de maison autour et plus de cuisine à faire pour personne ? Elle est drôle, la Colonelle… Pas méchante mais drôle, avec des idées tellement arrêtées sur tellement de choses qu’elle se prend les pieds dedans plus souvent qu’à son tour. Faut dire que son mari, dit ‘mon-époux-le-Colonel’, en avait pour deux de ces idées à la manque ! Quel sale bonhomme… Elle pouvait bien se le reprocher mais elle ne luLavoiri avait jamais pardonné, Honor disait que c’étaient à cause de ses origines italiennes ; peut-être, mais elle n’avait rien oublié. Elle remontait du lavoir et s’était approchée de la porte du bastidon pour dire à Gaby qu’elle avait fini et qu’avec ce vent, le linge étendu sur le fil serait vite sec mais elle avait entendu la voix sèche du Colonel dire à sa femme : « Inviter ces gens à déjeuner ! Vous n’y pensez pas, Gabrielle. Peut-être que, de nos jours, ‘la merde monte à cheval’ mais pas chez moi. Ils sont charmants et serviables, c’est entendu, et ce petit maçon a bien refait la margelle du puits mais, tout de même, ce sont des gueux ! ». Angele supposait que c’était exact, Pascual et elle ne savaient pas grand-chose et possédaient encore moins. Toujours est-il qu’ils n’avaient jamais été invités chez le Colonel. (à suivre)

C. Musard